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He Korero Iti – A Small Story

Di Grennell Whangarei

https://www.creative-interventions.org/a-small-story-he-korero-iti/

Nous vivons dans une ville, mais beaucoup des Whanau1 de mon mari, ou de sa famille élargie, vivent dans la vallée où il a grandi à environ 40 kilomètres de là. Mon mari et son frère sont réputés pour un certain nombre de choses, notamment pour prolonger la durée de vie de leurs voitures et de leurs camionnettes en utilisant des articles très techniques comme de la ficelle et du fil de fer, ou pour partager ces véhicules pour diverses tâches comme le déplacement de meubles ou le transport de parents, de matériaux de construction, de pièces de tracteur, de rongoa – plantes médicinales traditionnelles-, d’anguilles, de légumes, de chiens et de porcs (morts ou vivants). Ils se rendent en ville, sur la côte, pour plonger à la recherche de fruits de mer, pour des réunions interminables, pour visiter leurs Whanau. Ils parcourent de nombreux kilomètres de routes de terre dans et autour de la vallée, à travers les inondations ou la poussière selon la saison, dans ces voitures rafistolées, cabossées, précieuses.

 

Il y a un certain nombre de choses à savoir sur la vallée – l’une d’elles est que les 33 derniers enfants du monde appartenant à cette communauté (hapu ririki) grandissent et vont à l’école ici, malgré les efforts du gouvernement pour fermer l’école. Une autre chose est que la vallée est connue des étrangers et des habitants comme « patu wahine« , ce qui signifie littéralement « battre les femmes », et ce n’est pas une blague. La montagne de cette vallée porte le nom de la porte par laquelle les esprits passent pour quitter définitivement cette vie. Cette vallée est aussi celle où mon mari et ses frères et sœurs ont été battus à l’école pour avoir parlé dans leur langue maternelle. C’est la vallée dans laquelle leur mère les a envoyés pour qu’ils soient à l’abri de leur père – de retour parmi son peuple. C’est là qu’ils trayaient les vaches, tiraient la charrue, nourrissaient les cochons mais avaient souvent faim, et étaient fouettés, battus et pire encore.

 

Mon beau-frère vit toujours dans la vallée, dans un groupe de maisons à côté de l’école. Il n’est donc pas surprenant que l’une de nos voitures soit garée près de ces maisons – juste à côté de l’endroit où les enfants jouent. Ce n’est peut-être pas non plus une surprise qu’en jouant à ce vieux jeu international de lancer de pierres, notre neveu de huit ans ait brisé la vitre arrière de la voiture. Si j’avais écouté, j’aurais probablement entendu les « oh » et les « ah » des autres enfants qui accompagnaient le bruit du verre qui se brisait, et si j’avais été vraiment à l’écoute, j’aurais également entendu le battement de cœur rapide et effrayé de ce garçon.

 

Sa mère est la cousine de mon mari – et elle nous a téléphoné tout de suite. Elle était impatiente de nous assurer que ce garçon aurait son compte quand son père rentrerait à la maison. Son père est un grand homme avec des mains de chasseur de cochons qui hisse ses cochons sur un crochet à viande sans aide. C’est un homme de mouvement et d’action, pas un homme qui parle. Ces mains-là porteraient toute la charge de prouver qu’il est un homme qui sait comment garder ses enfants à leur place. Battre ce garçon serait sa façon de nous dire qu’il a aussi bien appris les leçons de sa propre enfance.

 

Alors, avant qu’il ne rentre chez lui, nous avons passé des coups de fil dans tous les sens – de soeur à soeur, de cousin à cousin, de frère – de belle-soeur à belle-soeur, de femme à mari, de frère à frère. C’est parce que mon mari et son frère savent qu’il y a des leçons que l’on vous apprend quand vous êtes enfant et qu’il ne faut pas les transmettre. Le bruit d’une main calleuse sur une chair tendre, les gémissements des sœurs qui vous regardent, l’odeur de votre propre peur, le goût de votre propre sang et de votre sueur quand vous êtes couché dans la poussière – inutile, inutile, mieux vaut ne pas naître. C’est un programme d’études comme aucun autre. Un ensemble de leçons destinées à être répétées à moins que vous ne receviez la grâce de la lucidité et que vous ne choisissiez d’embrasser un nouvel apprentissage.

 

Ainsi, lorsque le père de ce garçon est rentré à la maison et a entendu l’histoire de la fenêtre, ce garçon a été protégé par notre aroha2 combinée, ou amour, et bonne humeur, par la présence d’un oncle senior, par des invitations à décider comment faire réparer la fenêtre dans les plus brefs délais sans que ça ne coûte trop cher. Une fois de plus, des appels téléphoniques ont été échangés et un accord a été conclu sur une réparation appropriée. La façon dont un baril de diesel équivaut à une fenêtre de voiture, c’est une autre histoire.

 

Lorsque mon mari est ensuite allé dans la vallée, c’était pour prendre la voiture, et ce garçon était un témoin anxieux de son arrivée. Mon mari a aussi de très grandes mains, des mains qui appartiennent à un homme qui a passé la plus grande partie de sa vie à l’extérieur. Ce sont ces mains qui ont été tendues à ce garçon pour l’étreindre et non le blesser.

 

Beaucoup de mauvaises choses se produisent encore dans la vallée, mais de plus en plus on leur donne un nom et on leur résiste. Beaucoup d’adultes qui y ont appris leurs premières leçons ne reviendront jamais. […]

 

Ceci n’est qu’une petite histoire qui s’est déroulée dans une vallée inconnue, peu marquée sur de nombreuses cartes. Lorsque ces petites histoires sont racontées et répétées pour que nos vies se rejoignent et se connectent, lorsque nous choisissons d’embrasser de nouvelles connaissances et d’utiliser notre « grandeur » pour guérir et non pour blesser, alors nous faisons grandir la grâce et la sagesse sur la terre.

 

Di Grennell Whangarei, Aotearoa-Nouvelle-Zélande

 

 

1 Mot maori qui désigne les proches.

2 Aimer, prendre en pitié, se sentir concerné