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Comment -ne pas- abolir la police? Trucs et astuces de la ville de Minneapolis

Crimethinc

https://crimethinc.com/2021/11/07/how-not-to-abolish-the-police-a-guide-from-the-city-of-minneapolis

Comment (ne pas) abolir la police ?

 

Trucs et astuces de la ville de Minneapolis.

 

On parle beaucoup de l’abolition de la police depuis un an et demi. Mais cette formulation recouvre des propositions politiques très différentes. Les années à venir pourraient voir l’élimination progressive des services de police et, à leur place, un ensemble d’autres agences, d’ONG, de psychiatres et d’organisations de surveillance du voisinage qui font respecter le même ordre social sous un autre nom.

 

L’abolition par le haut ?

En mars 1856, en réponse à l’agitation qui régnait dans l’empire russe, le tsar Alexandre s’est adressé à la noblesse en proclamant : « Il vaut mieux abolir le servage par le haut que d’attendre qu’il soit aboli par le bas ». À l’époque, peu de Russes pouvaient imaginer l’abolition du servage ; beaucoup pensaient qu’elle mènerait au chaos. En prenant l’initiative d’introduire lui-même des réformes, Alexandre a pu supprimer le servage en laissant intactes les inégalités énormes existantes entre les pauvres et la classe dirigeante. Cela a empêché tout véritable changement social en Russie pendant un demi-siècle.

À Minneapolis, en réponse au meurtre de George Floyd en mai 2020, beaucoup de gens se sont soulevés et ont, littéralement, aboli le Third Precinct (NdT : Commissariat du 3ème arrondissement, réduit en cendre au troisième jour d’émeute dans la ville) en chassant les agents qui étaient à l’intérieur du bâtiment et en mettant le feu à celui-ci. C’était l’abolition par le bas. Les hommes politiques essayent toujours de rattraper les mouvements sociaux en promettant d’accorder par la loi tout ce qui peut être obtenu par l’action directe ; par conséquent, certains hommes politiques de Minneapolis se sont soudainement proclamés partisans de l’abolition de la police, et de nombreux détracteurs de la police ont à nouveau placé leurs espoirs dans la réforme.

Après un an et demi d’obstacles, de campagnes de peur dans les médias1 et de grands coup de com’ menés par les services de police du pays, une proposition visant à remplacer le service de police de Minneapolis par d’autres agences a été soumise au public lors d’un référendum le 2 novembre 2021. Avant le 26 mai 2020, si près de 44 % de la population votante de n’importe quelle ville des États-Unis avait voté en faveur de l’abolition de la police, cela aurait été signalé comme un coup important porté à la légitimité de l’institution du maintien de l’ordre ; Abraham Lincoln a remporté l’élection présidentielle de 1860 avec seulement 39 % des voix, et il n’axait même pas sa campagne sur la question abolitionniste. La semaine dernière, cependant, les centristes et les conservateurs ont revendiqué la défaite du OUI au référendum à Minneapolis comme une victoire.

Mais la réforme que nous avons vue sur le bulletin de vote aurait-elle vraiment apporté les résultats que les partisans de l’abolition de la police recherchent ? Dans l’analyse suivante, un habitant de Minneapolis réfléchit aux implications de cette tentative d’abolition de la police par le haut.

 

Comment (ne pas) abolir la police

Je ne suis pas contre la brutalité policière, je suis contre la police.

-Frank B. Wilderson III

 

Le département de police de Minneapolis n’a pas été aboli. Malgré la promesse d’une « majorité de blocage » des membres du conseil municipal à la suite du soulèvement George Floyd en 20202, le MPD (NdT : Minneapolis Police Department, police de Minneapolis) n’a pas été aboli. Il y a eu l’offensive médiatique qui s’ensuivit sur la façon dont le gouvernement de la ville allait abolir la police au plein coeur d’une vague de criminalité, et le MPD n’a pas été aboli. Enfin, il y a eu la campagne massive (contre le démantèlement) à propos de la question n°23, le référendum sur le changement de nom et la réorganisation du département, et le MPD n’a pas été aboli.

Pourtant, il était tout à fait possible que la campagne pour le référendum soit couronné de succès et que les membres du conseil municipal tiennent leur promesse initiale et démantèlent effectivement le MPD. Nous pourrions bien voir cette question émerger à nouveau lors du prochain cycle électoral, à Minneapolis ou ailleurs aux États-Unis. C’est pourquoi il est important d’examiner les prémisses sous-jacentes de ces tentatives d' »abolition de la police » – et comment elles pourraient contribuer discrètement à renforcer le pouvoir et le contrôle de la police.

 

Un peu de contexte

Petit retour sur le mouvement abolitionniste de Minneapolis qui n’était pas facile à suivre cette dernière année et demi. En juin 2020, neuf des douze membres du conseil municipal ont annoncé leur intention d’abolir le MPD. Cela devait prendre la forme d’un amendement à la Constitution de la ville, qui exige actuellement que la ville finance un service de police avec un nombre d’agents minimum. Peu de temps après, la Commission de la Constitution de la ville est intervenue pour casser l’amendement permettant aux politiciens de se sortir d’affaire à peu de frais.

Fin 2020, une pétition a commencé à circuler pour tenter de faire adopter l’amendement via un referendum en 2021. Malgré de nombreux obstacles, ce vote a donc eu lieu la semaine dernière. L’amendement n’aurait pas littéralement aboli la police. Il aurait plutôt remplacé le MPD par un « Département de la sécurité publique » et supprimé l’exigence minimale concernant le nombre d’agents de police.

Le scrutin n’a pas vu le OUI l’emporter mais la proposition a fait un score relativement bon pour un sujet aussi controversé – suffisamment bon pour qu’elle ressorte un jour ou l’autre. Mais nous avons déjà commencé à voir quel type d' »abolition de la police » elle permettrait, et ce n’est pas l’abolition pour laquelle tant d’entre nous se sont mis en jeu en 2020.

Alors que les débats faisaient rage ( et que la manière de rédiger ces propositions mais aussi les actions en justice intentées pour les stopper et la déformation de leur signification faisaient couler beaucoup d’encre dans les médias) le conseil municipal de Minneapolis a commencé à imaginer ce à quoi ressemblera l’abolition part le haut, quelle soit officiellement mise en œuvre ou non. Nous pouvons identifier deux caractéristiques de leur approche, qui sont toutes deux déjà en cours aujourd’hui.

Premièrement, ils introduisent une collaboration plus étroite avec d’autres services de police pour compléter un MPD déjà affaibli sur le plan logistique et psychologique par le mouvement George Floyd – affaiblissement qui n’est pas lié à une supposée politique de  » defund « , mais apparaît plutôt comme une conséquence pratique de la résistance populaire que leurs meurtres ont provoquée. Deuxièmement, ils prennent des dispositions pour que des groupes non étatiques financés fassent le travail de la police à leur place par le biais du Bureau de prévention de la violence.

 

La main tendue

La première stratégie devrait paraître familière à toute personne vivant dans une grande agglomération aux États-Unis. Il existe de nombreux services dont les compétences se chevauchent largement et qui peuvent assumer les tâches de répression policière, même si un service venait à disparaître. La police des parcs de Minneapolis, la police de Metro Transit, la police de l’université du Minnesota, les shérifs du comté d’Hennepin, la patrouille d’État du Minnesota, les services de police de toutes les villes et banlieues environnantes – voilà quelques-uns des nombreux services qui peuvent assurer les tâches du MPD et qui ont fait le même travail pendant tout ce temps. Ironiquement, dans de nombreuses régions des États-Unis, les cadres dans lesquels les différents services de police collaborent sont appelés « accords d’aide mutuelle ».

La répression, l’automne dernier, des rodéos de voitures, appelées « sideshows », est un exemple de cette collaboration multi-agences. Le MPD a tenté de réprimer seul ces situations mais elles sont reparties de plus belle au printemps 2021, et la police a rapidement été contrainte de battre en retraite.

Que la MPD soit un jour supprimée ou non, elle est déjà reléguée au second plan dans de nombreux services de police. L’hiver dernier, la police a mené une vaste opération contre une série d’attaques de voitures, avec l’aide des shérifs du comté et de la State Patrol. Ensuite, pendant la période précédant le procès de Derek Chauvin, Minneapolis a mobilisé d’innombrables agences ainsi que la Garde nationale pour l’aider à verrouiller la ville – ce qui n’a d’ailleurs pas suffit à empêcher les contestations pendant la semaine qui a suivi l’assassinat de Daunte Wright en avril à Brooklyn (commune voisine de Minneapolis). La State Patrol et la Garde nationale, et non le MPD, ont dirigé la répression de ces manifestations.

En juin, une équipe spéciale composée de shérifs et de marshals fédéraux a assassiné Winston Smith à Minneapolis, illustrant à quel point le maintien de l’ordre dans les villes jumelles (NdT : Minneapolis et sa ville adjacente St Paul) est déjà réparti entre un large éventail d’institutions. Cela est d’autant plus nécessaire que des centaines d’agents du MPD ont quitté le département depuis le soulèvement de 2020.

 

Un aperçu de l’avenir

La deuxième stratégie est plus insidieuse. Un certain nombre de groupes communautaires préexistants ont été sollicités pour aider la police ou même pour assumer entièrement leur rôle dans des situations qui pourraient s’avérer délicates pour des agents en uniforme. Nous en avons vu l’exemple le plus effronté lorsque le Mouvement Agape4 a aidé les employés de la ville à démanteler les barricades autour du George Floyd Square- lieu de sa mort, que les personnes en deuil avaient barricadé et transformé en mémorial. La police n’a même pas eu besoin d’être sur place pour cela, bien qu’elle ait été vue dans les environs au cas où son intervention serait nécessaire. Il s’est avéré qu’elle ne l’était pas – il a suffi qu’un « groupe communautaire » se substitue au MPD pour profaner le mémorial de George Floyd.

Les incidents de ce type sont de plus en plus fréquents. Juste après les meurtres commis par la police en avril et juin de cette année, des groupes communautaires financés par l’État, comme les Minnesota Freedom Fighters, ont violemment adopté le rôle de « police de la paix », un terme utilisé pour décrire les personnes qui interfèrent avec et parfois agressent ceux qui résistent à la police ou s’engagent dans des actions de confrontation.

L’aspect le plus insidieux de cette approche réside en ce que ses bases ont été posées dans le discours même de l’abolition qui a surgi lors du soulèvement. Au cours de la rébellion, lorsque d’innombrables personnes ont cessé d’accepter la légitimité de la police, de nombreuses personnes et organisations se sont levées pour prendre leur place, utilisant le langage de l’abolition pour justifier leur rôle de « police communautaire ». Les Minnesota Freedom Fighters étaient notamment l’un des groupes les plus en vue à l’époque. Cette même tendance à l’autosurveillance est apparue sur le George Floyd Square avec le mouvement Agape ; jusqu’au retrait des barricades en juin – et même depuis – le mouvement Agape faisait clairement partie de la composition de la place. Dans la « Résolution pour la justice » publiée en août 2020 par des activistes cherchant à représenter l’occupation et le mouvement qui en est issu, le nom d’Agape est mentionné deux fois, une fois pour reconnaître leur rôle dans la « sécurité » en l’absence de la MPD, et une autre fois dans la revendication numéro 18 (sur 24), qui demande qu’ils reçoivent un espace permanent sur le square pour continuer à fonctionner.

Cette idée de l’autocontrôle où la communauté assure sa propre surveillance, forme le lien dans lequel l’abolition de la police et l’application de la loi fusionnent et ne font qu’un. Malheureusement pour les abolitionnistes sincères, la ville est bien en avance sur nous dans le développement de ce modèle. Dans les années à venir, il est plausible que l’on assiste à la disparition progressive de tout ce que l’on appelle le département de police de Minneapolis et à l’apparition, à sa place, d’un ensemble d’autres agences, d’activistes, de psychiatres, d’organisations de surveillance du voisinage et d’autres personnes qui appliquent la même loi violente et maintiennent le même ordre que le MPD.

Si nous le reconnaissons maintenant, nous pouvons commencer à nous préparer à ce futur potentiel. Nous devons être capables d’identifier le maintien de l’ordre, quelle que soit la forme qu’il prend, quelle que soit la manière dont il est déguisé. Nous avons besoin d’une analyse et d’un langage avec lesquels nous pouvons pointer du doigt les nouvelles formes de maintien de l’ordre lorsqu’elles surviennent. Nous devons populariser des visions de ce à quoi nos vies pourraient ressembler sans le maintien de l’ordre et ouvrir des espaces dans lesquels nous pouvons expérimenter pour en faire une réalité.

Ce ne sont pas les uniformes et les badges qui rendent la police si destructrice pour nos communautés et nos aspirations. C’est le rôle que joue la police dans le maintien de la suprématie blanche structurelle et d’autres formes d’oppression. C’est la manière dont elle concentre la force et son monopole légitime, dont elle l’utilise pour appliquer le programme de la classe dirigeante en concentrant la violence sur certaines communautés cibles et sur toutes celles et ceux qui se battent pour l’autodétermination face aux injonctions du pouvoir. Tous les rôles que la police joue actuellement peuvent être transférés à des « groupes communautaires » sans armes et sans uniformes sans que les résultats soient moins pernicieux. Nous ne voulons pas d’une société dans laquelle la police a été formellement abolie mais où tout le reste continue comme avant. Nous voulons abolir les inégalités et l’aliénation que la police a pour mission de faire perdurer.

 

Une issue

Les mouvements en faveur de l’abolition de la police resteront prisonniers de ce lien tant que nous imaginerons l’abolition comme une proposition politique à mettre en œuvre par un gouvernement – tant que nous concevrons la police comme quelque chose de distinct des lois qu’elle applique. L’abolition effective de la police dont nous avons vu les prémices pendant le mouvement George Floyd ne peux pas s’incarner à travers des patrouilles de citoyens – nous l’avons plutôt entrevue dans les équipes d’émeutiers et de fêtards qui ont transformé la ville en quelques jours. Agissant au mépris de la loi, ils ont exprimé collectivement que le pouvoir de façonner nos vies devrait être entre nos mains, et non monopolisé par le gouvernement de la ville, les promoteurs, les banques ou qui que ce soit d’autre. Tout ce pour quoi nous sommes habituellement obligés de payer – les nécessités, le luxe, les espaces et la convivialité elle-même – a été libéré et partagé avec tous.

De même, une véritable abolition de la police exige un engagement profond avec les idées de responsabilité et de justice transformatrice. La violence horizontale ne disparaîtra pas automatiquement si nous dé-finançons (defund) et dissolvons la police. Si nous voulons réduire la violence et la souffrance dans notre société, nous devons également abolir tous les autres systèmes qui créent et renforcent l’inégalité.

En fin de compte, nous aspirons à cultiver de nouvelles façons de vivre ensemble qui nous permettent d’aborder les torts sans réinventer les lois et la police sous de nouveaux noms. Cela doit se produire dans notre vie quotidienne, et pas seulement dans des moments exceptionnels de rupture comme la révolte George Floyd. Si nous parvenons à développer de nouvelles façons d’aborder les torts, nous serons plus en capacité de nous défendre et de nous soutenir les uns les autres contre la police, et nous pourrons offrir des alternatives plus concrètes à celles et ceux qui s’accrochent encore au seul ordre qu’ils connaissent. Ce n’est qu’en construisant des communautés dignes de ce nom que nous pourrons abolir la police une fois pour toutes.

 

1NdT : Une large campagne de communication pour défendre le MPD a été lancée en sous-main par la mairie, sur le thème de « sans la police, ça sera le chaos » ; par ailleurs plusieurs conseillers municipaux favorable au démantèlement ont été retournés à grands coups de subvention.

2NdT : 9 conseillers municipaux s’étaient déclarés favorables au démantèlement en juin 2020, contre l’avis du maire expliquant que leur majorité au Conseil municipal leur permettrait tout de même de mener le projet à bien.

3NdT : La question du référendum était précisement formulée de cette façon : « Est ce que le MPD doit être démantelé et remplacé par un Département de Sûreté Publique d’intérêt publique piloté par la mairie ? »

4Agape se présente comme une organisation communautaire qui a décidé de travailler de concert avec la mairie. Elle a touché plusieurs subventions municipales et s’est vu promettre des dizaines de milliers d’euro supplémentaires si elle parvenait à « rouvrir à la circulation le GFS ».